Aude Legrand : « Dans les milieux de la restauration et du vin, une femme est conduite à se mettre des barrières, à s’autocontrôler. »

« Le vin est un milieu d’hommes ». Voilà ce que j’entendais souvent lorsque j’ai commencé à écrire sur le sujet il y a une dizaine d’années. Depuis, les choses ont bien changé. On croise de plus en plus de vigneronnes, de cheffes d’entreprises viticoles, de sommelières, de cheffes de cuisine… Les métiers liés au vin se féminisent à la vitesse grand V. Je me suis alors demandé si elles étaient confrontées, comme dans de nombreux autres milieux au sexisme, à la misogynie ou aux violences (physiques, psychologiques, sexuelles…). On entend régulièrement parler d’affaires. Certaines sont réglées devant les tribunaux (comme le montre la condamnation de Marc Sibard en 2017), d’autres sortent sur les réseaux sociaux ou dans la presse ( elles peuvent alors connaître un épilogue dramatique comme le montre la mort de Taku Sekine) , d’autres restent à l’état de rumeurs. Mais pour le moment, le monde d’un vin n’a pas connu de vague de « me too » ou de « balancetonporc ». Afin de tenter de comprendre pourquoi, j’ai invité une femme qui se tient à la croisée des différents mondes du vin (production, garde de vin, vente, restauration, sommellerie…) à prendre la parole. Aude Legrand, qui dirige le Chemin des Vignes à Issy-les-Moulineaux, a courageusement accepté.

Fabien Humbert : Il y a eu des vagues de libération de la parole des femmes dans de nombreux secteurs comme le cinéma, la politique… même dans le rap ! Mais j’ai l’impression que dans les milieux du vin au sens large, n’ont pas encore fait leur « me too ». Selon vous, est-ce que c’est parce que cela n’a pas lieu d’être, ou est-ce parce que ça reste encore sous les radars ?

Aude Legrand : En préambule, je dirai que dans les milieux liés au vin, donc j’y place aussi la sommellerie ou la restauration, il n’y a surtout des gens qui travaillent bien, dans la concorde, de façon professionnelle. Mais il y a aussi des dérives. Et selon moi elles sont encore couvertes par une forme d’omerta.

Comment se matérialise cette omerta ?

Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un petit milieu où tout le monde se connait et se fréquente. On a peut-être peur d’être celle par qui le scandale arrive. Il y a une forme d’autocensure. La pression sociale, l’éducation, tout concoure à ce que les femmes ne sentent pas légitimes à se plaindre. On se dit, qu’une main aux fesses, c’est normal. Que cela ne sert à rien de se plaindre.  Et quand des femmes osent se plaindre, il y en a toujours pour défendre celui qui est mis en cause.

Quels sont leurs arguments ?

Je vois ou j’entends des choses comme « d’accord il s’est mal comporté, mais c’est un grand professionnel ». En fait c’est comme si quelqu’un d’un peu connu et de brillant, pouvait tout se permettre. Ou alors « son comportement déplacé était de notoriété publique, elle avait qu’à faire attention ». Ce qui est une manière de rejeter la faute sur la victime.

La libération de la parole des femmes n’est donc pas aisée dans ce milieu ?

Non, et ça commence très jeune, dès 15 ou 16 ans. Par exemple quand j’ai fait mon bac hôtelier, on n’envoyait pas les filles à certains stages. On pensait que le niveau de violence institutionnalisée ou d’exigence était tel, qu’une femme ne pourrait pas tenir le coup. Pourtant en termes de résistance physique ou psychologique, les femmes n’ont rien à envier aux hommes. C’est bien le comportement violent, qu’il soit physique, moral ou sexuel qu’il faut changer

Oui j’ai travaillé dans la restauration à Londres et un chef voulait me casser la gueule, pour lui c’était une méthode de management normale.

Ça montre que la violence touche aussi les hommes. Et qu’elle est institutionnalisée. Ces chefs violents physiquement ou verbalement, ils ont été formés, formatés comme ça et ils reproduisent ce qu’ils ont subi et appris. La solution, c’est l’éducation, la formation au management. C’est d’autant plus nécessaire que dans les métiers de la restauration ou du vin, il y a des coups de feu, des périodes critiques (comme les vendanges), bref beaucoup de pression. Cela se fera sur le temps long. Mais déjà je remarque que les nouvelles générations, hommes et femmes, ont moins de complexes à se plaindre, à en parler et acceptent moins les comportements abusifs. Ils ne vont plus de soi.

Les choses évoluent dans le bon sens alors ?

De toute façon, il a fallu changer de comportement parce qu’on n’arrivait plus à recruter dans certains de nos métiers comme la restauration et la sommellerie. On disait aux jeunes « tu vas bosser comme un chien, faire des heures pas possibles et tu seras mal payé. » Forcément, les jeunes ne voulaient plus venir. Maintenant les jeunes viennent dans ces métiers pour ce qu’ils ont de beau, plus par défaut. Il y a cependant encore beaucoup de chemin à faire.

Est-ce que malgré tout, vous êtes encore confrontée à des comportements déplacés ou à des agressions ?

Dans les milieux de la restauration et du vin, une femme est conduite à se mettre des barrières, à s’autocontrôler. Par exemple je vais aller à une soirée professionnelle, mais la quitter tôt pour éviter les moments gênants où on me fait des propositions plus ou moins lourdingues. J’ai mis des habitudes d’évitement en place. Très jeune déjà, j’étais dans la distanciation (c’était déjà à la mode !), une réserve : serrer la main et ne pas faire la bise, bien séparer le personnel du professionnel… D’ailleurs souvent, on juge mal les femmes réservées, on dit d’elle qu’elles sont froides, mais est-ce que ce n’est pas une carapace, une armure mise en place pour se prémunir contre des agressions ?

De quels types de mauvais comportements parle-t-on ?

Ça peut-être de la drague très lourde, des propositions déplacées, des gestes, des remarques… souvent sous couvert d’humour d’ailleurs. Mais l’humour n’excuse pas tout et dans le milieu professionnel, il y a une retenue à avoir.

Et quand vous êtes témoin, ou victime, de comportements limites, comment est-ce que vous réagissez ?

Je crois beaucoup au dialogue. Donc quand quelqu’un que je connais se comporte mal, il m’est arrivé aller lui parler entre quatre yeux. De lui demander s’il trouve son comportement normal, de se mettre à la place de la personne envers laquelle il s’est mal comporté. De lui dire « et si c’était ta femme ? Ou ta fille ? ».

Est-ce que le fait que de l’alcool circule facilement dans ces milieux est un facteur aggravant selon vous ?

Je ne pense pas. J’aime boire et manger, je ne m’en prive pas. La plupart du temps avec raison, mais pas toujours ! Ce n’est pas pour ça que je vais mettre une main aux fesses à quelqu’un. Chacun doit apprendre à gérer ses pulsions. L’alcool n’est en aucun cas une excuse.

A côté des volets juridiques des affaires de violences morales ou sexuelles, on voit de plus en plus de dénonciations sur les réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ?

Que des femmes s’expriment sur les réseaux sociaux ou dans les médias sur ce qui leur est arrivé, je trouve que c’est une forme de libération de la parole très positive. C’est bien qu’elles puissent partager leurs expériences, leurs traumatismes, qu’elles se rendent compte qu’elles ne sont pas seules et que ce qui leur est arrivé n’est pas normal. C’est bien aussi qu’elles ne citent pas de noms, car il ne faut pas qu’une justice populaire ou médiatique se mette en place. Les jugements, les condamnations ou les mises hors de cause d’ailleurs… doivent être rendus par la justice, car elle seule est à même d’avoir le recul nécessaire.

Est-ce qu’il y a plus de femmes aujourd’hui dans les métiers du vin ?

J’ai une quarantaine d’années, je suis entrée dans les métiers de la restauration et du vin il y a plus de vingt ans, et c’est vrai qu’on y croise aujourd’hui beaucoup de femmes, là où lorsque j’ai commencé elles étaient beaucoup moins nombreuses, beaucoup moins en avant. Le vin n’est plus un milieu d’hommes !!

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