« Nous sommes inquiètes de la conjonction entre la propagation d’une maladie respiratoire et le début de l’épandage des pesticides »

Marie-Lys Bibeyran, saisonnière dans une propriété médocaine en biodynamie et militante anti-pesticides vient d’envoyer une lettre à la Préfète de Gironde et de Nouvelle-Aquitaine pour demander un moratoire sur les pulvérisations de pesticides. Elle nous explique pourquoi.

Les épandages de pesticides dans le Bordelais vont bientôt commencer ?

Nous sommes le 03 avril, donc ça va commencer dans environ 12 jours.

Est-ce que ce ne sera pas une espèce de double peine pour les riverains qui seront confinés et qui en plus seront confrontés aux épandages ?

En effet, d’abord actuellement ils ne peuvent pas sortir de chez eux. Ensuite, ceux qui ont la chance d’avoir des jardins et des terrasses ne pourront plus en profiter à cause des pulvérisations. Et tous les riverains éviteront d’ouvrir leurs fenêtres pendant cette période. C’est une atteinte à la liberté encore plus grave qu’habituellement. La double peine c’est aussi au niveau de la santé. Lorsque vous êtes exposé à des pulvérisations de pesticides, ça vous provoque des réactions allergiques, des gênes respiratoires, des irritations… Autant de facteurs qui peuvent venir aggraver l’état de santé de quelqu’un qui serait déjà malade, ou ralentir la guérison de quelqu’un en rémission. Il y a aussi un risque d’augmenter la propagation du virus via la pollution de l’air.

On suspecte en effet la pollution de l’air d’être un facteur de propagation du covid-19…

Des études, notamment italiennes (voir l’analyse de Fabrizio Bucella à ce sujet : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=2888225344558259&id=100001124660508) et des articles de presse sérieux, (https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/03/30/coronavirus-la-pollution-de-l-air-est-un-facteur-aggravant-alertent-medecins-et-chercheurs_6034879_3244.html), ont montré que le virus pouvait voir sa propagation s’aggraver en cas de pollution de l’air aux particules fines et aux épandages agricoles. C’est pourquoi avec Valérie Murat (autre militante anti pesticides ndlr) nous avons demandé aux préfets d’Aquitaine la suspension des pulvérisations de pesticides le temps de la crise sanitaire.

Pensez-vous que vous serez entendues ?

Qui ne tente rien mais je ne suis pas naïve… Nous ne pouvions pas rester sans rien faire. Nous sommes chaque année inquiètes en cette période, et nous le sommes d’autant plus actuellement à cause de la conjonction entre la propagation d’une maladie respiratoire et le début de l’épandage des pesticides dans l’atmosphère. Personnellement je ne suis pas riveraine de parcelles de vigne, mais j’habite au cœur de Listrac. Et comme dans tout village viticole, vous n’êtes jamais très éloigné des zones de traitement.

Justement, les zones de traitements n’ont-elles pas été encadrées pour augmenter la distance entre les habitations et les pulvérisations ?

Le ministère de l’agriculture a fait savoir que, compte-tenu du fait que les discussions publiques autour des chartes départementales d’application (qui devaient choisir une distance comprise entre 5 et 20 mètres), ne pouvaient être menées à bien à cause du confinement, la dérogation pour une distance de 3 mètres pourra s’appliquer…

Malgré le confinement, les ouvriers viticoles travaillent-ils ?

Oui car nous avons appris que l’activité viticole et donc le vin, étaient indispensables à la survie de la nation… Nous sommes dans un entre-deux. Les travaux d’hiver sont en train de se terminer et ceux d’été vont commencer. Mais il y a toujours quelque chose à faire à la vigne. Les propriétés ont peut-être plus de mal à trouver de la main d’œuvre, car les travailleurs étrangers ne peuvent plus venir sur le territoire. Il reste les travailleurs locaux et les travailleurs étrangers qui se sont sédentarisé.

Mais certains sont surement contents de pouvoir travailler et de ne pas être confiné chez eux non ?

Oui, si le règles de sécurité sont appliquées, notamment le fait d’être seul dans une parcelle et d’avoir à disposition du gel hydroalcoolique. Dans ce cas il n’y pas plus de risques que lorsque vous allez faire vos courses. Ce que je regrette c’est qu’on n’ait pas laissé le choix aux travailleurs. Certains auraient choisi de venir travailler, d’autres auraient préféré ne pas prendre de risques. Des travailleurs de la vigne qui sont contraints de travailler ne sont pas bien psychiquement et physiquement.

Avez-vous constaté des atteintes aux règles de sécurité ?

Oui j’ai vu des entreprises de prestataires de services agricoles (des entreprises qui font l’intermédiaires entre les châteaux et les travailleurs des vignes), qui véhiculaient leurs travailleurs à 6 ou 7 dans une camionnette, sans respecter les distances de sécurité donc… Apparemment la gendarmerie laisse faire. Ils auraient ordre de ne pas intervenir. C’est grave au niveau de la santé publique car ces gens peuvent se contaminer entre eux, ils ont une famille, ils vont aller faire leurs courses… Avec cette crise du coronavirus, la viticulture révèle son vrai visage. Le monde viticole se comporte ainsi parce qu’il jouit d’un sentiment d’impunité. Justifié car il y a toujours des dérogations et de tolérances à son endroit.

Est-ce que vous travaillez en ce moment ?

J’ai travaillé pendant une semaine après le déclenchement du confinement, puis j’ai préféré arrêter mon contrat pour rester avec ma fille de 16 ans.

Une dernière question plus conviviale, est-ce que vous êtes amatrice de vin et qu’est-ce que vous buvez ?

Je bois peu d’alcool, et du vin en bio, biodynamie, produit localement. Pour moi le vin est lié au partage. J’aime faire découvrir des petites propriétés comme la Closerie des Moussis à Arsac, le Clos de Grange Vieille à Saint Christoly de Médoc, les vins de Dominique Fedieu (château Micalet à Cussac) ou de Dominique Techer (Gombaude Guillot en Pomerol) ou le château Jander à Moulis.

Propos recueuillis par Fabien Humbert

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