Comment je me suis (presque) désintoxiqué des restaurants étoilés

Il fut un temps pas si lointain où, jeune… enfin ‘jeune’, j’avais déjà plus de 30 ans… il fut un temps donc, où journaliste frais émoulu je courrais les déjeuners de presse dans Paris.

Le Laurent

Je ne sais plus comment m’est venue ma première invitation à un déjeuner de presse, sans doute faisait-elle suite à mon premier article dans la Revue du vin de France (Bercy peut-il taxer votre cave ?). Je me souviens seulement qu’elle émanait d’une agence de relation presse, et que le déjeuner s’était tenu au restaurant le Laurent (une étoile au Michelin aujourd’hui) dans le 8e arrondissement de Paris. Et que j’avais été sacrément impressionné. C’était au printemps, on avait pris un verre sur la terrasse avant de passer à table et un convive avait fait remarquer qu’on voyait quasiment l’intérieur de l’Elysée depuis notre promontoire. Et les mets ! Je n’avais jamais rien mangé de tel ! Par contre des vins je ne conserve aucun souvenir. C’est peut-être un des défauts de ce types d’agapes, Les plats servis sont d’un tel niveau, que les vins palissent parfois en comparaison.

Les invitations pleuvent

Suite à cette première incursion dans ce qui me semblait alors être un monde enchanté, je n’avais qu’une idée en tête, y retourner. Cela tombait bien car apparemment les agences de relation presse et les services com des marques s’étaient donné le mot, sur le mode « il y a un nouveau journaliste du vin en ville, il n’y connait rien, mais il a l’air bien sympathique. » Dès lors, les invitations commencèrent à se multiplier, puis à pleuvoir. A chaque fois que je faisais une nouvelle demande d’interview à un vigneron, un producteur de cognac ou de whisky, j’étais inscrit sur les tablettes des agences RP qui s’en occupaient. Puis mon nom fut mis sur les bases de données de la profession et des gens que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam se mirent à m’inviter à tout un tas d’évènements ayant parfois un lien très ténu avec les vins et spiritueux. Si bien qu’au top de mon activité gastronomique, j’étais en moyenne invité 3 ou 4 fois par semaine : au restaurant le midi (plutôt des producteurs de vin), le soir à un cocktail/after work (souvent organisés par des marques de spiritueux), et… des petits déjeuners (organisés par les entreprises hors vins et spiritueux) … Ce, pendant les périodes les plus propices : c’est à dire au printemps, à la rentrée et en fin d’année. Alors bien sûr, je ne répondais pas à toutes ces sollicitations. Je faisais maximum 2 déjeuners par semaine et très rarement des afterworks ou petit déjeuner (trop tard et trop tôt !). Mais au fil des mois et des années, je fis un modeste tour des établissements étoilés de la capitale : Georges V, Prince de Galles, le Laurent, l’Apicius, le Shangri la, le restaurant de Guy Savoy, les Climats… bref vous avez compris le topo.

5 heures chrono

Cette fringale pour les étoiles eut rapidement des répercussions sur mon travail. Plutôt que de chercher les interlocuteurs/trices les plus adéquats pour mes articles, je les sélectionnais en général parmi celles et ceux qui m’avaient invité à leur table. J’avais un peu honte d’accepter sans contreparties des agapes luxueuses, et j’essayai de me donner bonne conscience en les couplant avec des interviews. Cela réduisit à un type d’intervenants les personnes que j’interviewais : ceux qui pouvaient se payer les services d’une agence de relation presse, qui avaient les moyens d’inviter une dizaine (et parfois beaucoup plus) de journalistes dans des restaurants hors de prix, et dont la communication était strictement encadrée, balisée.

Cela eut aussi des répercussions sur mon efficacité au travail. En comptant le temps de transport aller et retour (1h à 1h30 en moyenne), la grosse demi-heure où l’on prend l’apéro et où on attend les journalistes retardataires, les 2 heures que durent les repas, j’avais en général consacré entre 4 et 5 heures à un évènement qui ne m’avait pas apporté d’avantage d’informations que ce qu’il y a sur la clé USB qu’on nous distribuait à son issue (avec une bouteille ou deux pour faire bonne figure) … Et pour couronner le tout, ayant bu plusieurs verres de vin, je n’avais qu’une envie : faire la sieste !

En résumé ma journée était souvent terminée à mon retour chez moi, et j’avais en général perdu mon temps du strict point de vue journalistique.

Terrain ou cantine ?

Il ne faut pas croire que les journalistes invités à ces déjeuners ou diners de presse ne travaillent pas. En fait tout dépend de la configuration de l’évènement. Si vous avez la chance de vous trouver près de la puissance invitante (vigneron, représentant de la marque…), vous allez pouvoir poser des questions, discuter, ferrailler parfois, bref faire votre travail. Mais lorsque vous vous trouvez relégué au loin, et que vous êtes entourés de collègues, l’évènement tient plus de la cantine luxueuse que du reportage de terrain. Dans ces cas-là, il existe cependant une astuce : attendre la fin du repas que la plupart des vos collègues mieux lotis soient partis, pour vous rapprocher de votre cible. Celle-ci ayant bu en général quelques verres et étant fort satisfaite par ses agapes, sera moins méfiante. Vous pourrez alors tailler le bout de gras autour d’un café, de mignardises ou d’un digestif, et parfois récolter des informations exclusives et non contrôlées… Mais cela demande une résistance (il faut beaucoup manger et beaucoup boire), que je ne possède pas.

Mais alors que s’est-il passé au juste pour que je switche de ‘client’ régulier des restaurants étoilés, à abstinent et donneur de leçons patenté ?

Mika

C’était un jour ensoleillé de février 2016. Mon ami Mikaël François, alias Mika, faisait escale à Paris après avoir passé quelques semaines au Portugal. Mika, 22 ans était un jeune homme d’une vivacité incroyable. Il était aussi très beau, le saligaud (la photo, c’est lui). Champion du jeu provençal la paume Artignoscaise, excellent escaladeur, c’était un grand rêveur devant l’éternel. Bref, je l’invitais au restaurant (un modeste établissement de la rue d’Avron dans le 20e arrondissement de Paris). Il me racontait ses aventures avec les filles (c’était aussi un grand amoureux), ses espoirs, ses projets. Et moi… Eh bien moi à 37 ans j’avais vachement moins de choses à raconter. Alors je parlais de mon travail et sans doute dans l’idée de l’impressionner un peu, je lui narrais mes récentes escapades dans des restaurants étoilés. Je dois dire que je fis chou blanc. Mika n’était pas du tout attiré par le côté bling bling des choses. Donc les restaurants étoilés, c’était assez loin de son univers. Nous passâmes tout de même un bon moment. C’était la dernière fois que je le voyais. Peu de temps après, Mika mourut dans un accident d’escalade.

Prise de conscience

Quand on perd un être cher, on ne peut s’empêcher de repenser à la dernière conversation qu’on a eue avec lui ou elle. Or pour Mika et moi, ça avait été la discussion dans le restaurant rue d’Avron. Je me rendis alors compte que la dernière image qu’il avait eue de moi, était celle d’un journaliste qui passait son temps dans des restaurants étoilés. Je n’avais pas été foutu de lui parler d’une enquête dont j’étais fier, d’une affaire que j’avais sorti, d’un sujet sensible que j’avais traité. Non je m’étais vanté de manger régulièrement des Saint-Jacques, du pigeon et de la truffe (les trois plats les plus courants lors des déjeuners de presse selon ma modeste expérience). Alors je sais que Mika ne s’en est pas formalisé et qu’il ne m’a pas réduit à cette conversation, à cette image que j’avais alors renvoyé. Mais tout de même, je me suis dit qu’il fallait que je change quelque chose.

Catharsis à l’Apicius

Petit à petit je parvins à me désintoxiquer des restaurants étoilés. Je parlais de mon malaise autour de moi et trouvais souvent une oreille attentive (ils n’étaient pas toujours d’accord loin de là mais ils m’écoutaient) après de mes collègues et plus surprenant, auprès de nombre d’attaché(e)s de presse. Mais il me fallait marquer le coup par un acte symbolique. Allais-je me couvrir de cendres et déambuler rue d’Avron pour faire pénitence ? Faut pas pousser non plus ! Je décidais donc d’inviter ma compagne de l’époque à l’Apicius, le restaurant qui m’avait le plus marqué, et de payer moi-même la note. Nous passâmes une excellente soirée. Avec deux coupes de champagne (Ruinart), entrée, plat et dessert pour deux, et une bouteille de vin (un Clos Rougeard), je m’en tirai pour 600 euros. Autant dire que cela me fit mal au portefeuille. Mais symboliquement, ma dette était payée.

Aucun regret ? Un peu quand même !

Est-ce qu’il m’arrive parfois de regretter cette époque ? Bien sûr, notamment lorsque je tombe sur les photos de mes collègues qui continuent de se rendre à ces festins (ou des marques qui les organisent), postées sur les réseaux sociaux. Et puis je me reprends assez vite. Car depuis, ma pratique du journalisme s’est objectivement beaucoup améliorée. Les intervenants dans mes articles sont plus variés, les sujets que je traite sont plus polémiques, et il m’arrive même de sortir des affaires. J’ai sans doute encore beaucoup de chemin à faire, mais je suis probablement sur la bonne voie. Et puis surtout, je ne suis plus tiraillé par ces questionnements internes : quel est le but de la personne qui m’invite à ce restaurant étoilé ? Est-ce qu’il attend un retour sur investissement ? Suis-je tenu de l’interviewer dans un de mes articles ? Ou alors je fais comme si de rien n’était ? Etc. etc… N’étant pas parvenu à solutionner ces questionnements, j’ai préféré arrêter d’aller à ces évènements, sauf rares exceptions. Mais bon, la tentation est toujours là car ce sont tout de même de bons souvenirs…

Ma petite charte perso pour les restos

En attendant, je suis parvenu au fil du temps à me fixer une ligne de conduite. En voici les grandes lignes :

Si vous m’invitez à un restaurant étoilé, par défaut, je vais refuser.

Par contre, je vais vous proposer qu’on se retrouve dans un café, ou dans vos locaux. Si vous insistez pour que l’interview, la dégustation ou la conférence de presse, se passe au restaurant (je comprends, c’est vrai que le vin est très lié à la gastronomie), je vais insister à mon tour pour que la rencontre ait lieu dans un restaurant qui pratique des prix raisonnables. Vous n’y perdrez pas, car dans 99% des cas, vos vins iront bien mieux avec une cuisine simple mais bonne, plutôt qu’avec des plats hyper élaborés… qui feront oublier vos vins ! De plus il n’y a aucun intérêt véritable à faire déguster vos vins avec des plats que l’immense majorité des journalistes et de vos clients, ne peuvent se payer en temps normal.

Si vous insistez pour que la rencontre ait lieu dans un restaurant, la note est pour vous.

Si le repas met en présence plus de 10 convives, je vais refuser. En effet, il me sera impossible de parler posément avec le vigneron ou le représentant de la marque et de poser des questions suivies. Et je me retrouverai le plus souvent à tailler le bout de gras avec un(e) collègue ou un(e) représentant de l’agence de presse.

Si vous me voyez malgré tout à un de vos évènements gastronomiques, et si vous avez lu ces lignes, vous êtes en droit de vous payer ma pomme. C’est de bonne guerre.

Mais si je suis là, c’est que j’ai été spécifiquement missionné par un journal et donc que je serai payé. Inutile de me gratifier autrement, en m’offrant des bouteilles par exemple. De plus, vos vins, je les ai en général déjà dégustés durant le déjeuner-diner ou durant la dégustation qui l’a précédé.

En tout cas merci pour ce moment.

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